Par Benjamin Tainturier et Guillaume Sorne

 

La réforme de la chronologie des médias en France devait s’accélérer à compter du lundi 19 mars dernier. Cette date marquait en effet la fin d’une période de négociations entre les différents acteurs de la chaîne de valeur de l’audiovisuel en France. Malheureusement, aucun projet de réforme n’est parvenu à faire l’unanimité. Retour sur la chronologie des médias, un des instruments majeurs de l’exception culturelle française, aujourd’hui discuté.

 

La loi actuelle : une volonté de sécuriser le financement de productions française

 

Sur le marché du cinéma, les coûts fixes endurés par les producteurs sont très importants tandis que, de leur côté, les recettes sont souvent fort incertaines. Garant de l’exception culturelle, l’Etat est donc intervenu pour encourager ces financements par nature risqués, et venir ainsi soutenir la production de fictions nationales. Cette politique culturelle volontariste s’est donc attachée, en particulier, à sécuriser les revenus de l’industrie.

Une série de mesures a été prise à partir des années 1970 pour limiter la concurrence que la télévision pouvait exercer sur le cinéma[1]. Les accords du 14 mars 1972 ont ainsi été ainsi très en faveur de ce dernier. Ils prescrivaient l’obligation pour les chaînes d’investir dans le financement des films et excluaient, par principe, la diffusion de longs métrages à la télévision pour les cases horaires où les cinémas étaient les plus fréquentés.

Ainsi en 1982, la chronologie des médias, vient parachever un cycle de mesures destinées à prévenir la concurrence entre les différentes formes de diffusion d’un même contenu, concurrence présumée néfaste à l’échelon centrale de cette chaîne de valeur, le cinéma, et donc à l’écosystème tout entier. Ce cadre législatif de départ, plutôt souple, s’est ensuite amendé avec l’apparition d’autres formes de diffusion que la télévision : le DVD en 1995 ou les plateformes de SVOD depuis le début des années 2000. Dans sa philosophie, la chronologie est calculée pour lisser les recettes publicitaires et dégager un maximum de profit pour chaque étape de l’exploitation d’une œuvre[2].

La dernière version en date de cette loi dispose aujourd’hui que : « il faut patienter quatre mois depuis la sortie en salle pour la disponibilité en DVD, dix mois pour les chaînes de cinéma qui ont conclu un accord avec les organisations professionnelles du cinéma (dont Canal +), douze mois dans les autres cas, vingt-deux mois pour les services de télévision en clair qui appliquent des engagements de coproduction, trente mois dans les autres cas, et trente-six mois pour les services de vidéo à la demande sur abonnement. »[3]

Cependant, trente-six ans après la première mouture de la chronologie des médias, force est de constater que ce dispositif n’a pas constitué un rempart suffisant au phénomène de désertification des salles de cinéma, entamé dès les années 1950[4].

 

Concentration de la demande et éclatement de l’offre : la chronologie des médias sous tension

 

On note deux principales évolutions dans le marché français du film depuis les années 1980 : une concentration de la demande et un éclatement de l’offre[5]. Paradoxalement, ce double phénomène, favorisé en partie par la chronologie des médias, rend plus incertaines encore les retombées économiques des films produits.

Comment expliquer cette concentration de la demande et cet éclatement de l’offre ? D’une part, l’apparition de loisirs de substitution a eu pour effet de réduire la fréquentation des cinémas ; d’autre part, l’injection de toujours plus de moyens par les chaînes de télévisions dans les entreprises de production a accru le nombre de films produits. Chaque année, les deux tiers des producteurs en activité produisent un film, et un sixième en produit deux. Le nombre de salles de cinéma n’ayant pas augmenté dans les mêmes proportions que le nombre de films, la vie économique des films à l’écran se raccourcit et la fréquentation des salles se concentre autour d’un faible nombre d’œuvres.

La plupart des films réalisent ainsi les trois quarts de leurs entrées dans leur premier mois de projection. Par ailleurs, les vingt premiers titres du box-office annuel enregistrent aujourd’hui 40% des entrées, soit deux fois plus que dans les années 1950. Concentration de la demande et éclatement de l’offre se superposent et accroissent l’incertitude sur la rentabilité des différents films. Mécaniquement, nombre de films ne connaissent pas de succès commercial en salles.

A l’heure où même les films parvenant à générer des bilans positifs après leur projection en salle font l’objet de téléchargements illégaux, certains observateurs en viennent donc à se demander si une SVOD[6] performante, bénéficiant d’une chronologie des médias refondue, ne serait pas un outil efficace pour mieux promouvoir les films peu exploités en salle, et mieux lutter contre le téléchargement et le peer-to-peer[7].

 

La SVOD, nouveau coup porté à la chronologie des médias

 

Du côté des consommateurs, l’étude de Dejean, Pénard, et Suire[8], révèle une forte disposition à payer des consommateurs de contenus audiovisuels en faveur des plateformes de SVOD. Cet accueil plutôt favorable des consommateurs illustre les pressions de plus en plus fortes à l’encontre de la chronologie des médias, pressions que la puissance d’un opérateur comme Netflix est venue raviver.

En effet, du côté des diffuseurs, l’irruption et la concurrence de Netflix constituent un argument fort en faveur d’une révision du système actuel. Netflix ne tombe pas systématiquement sous le coup de la chronologie des médias et diffuse immédiatement des productions américaines très récentes[9] pour la simple raison qu’il dispose de contenus « audiovisuels », tandis que la chronologie des médias ne s’applique qu’aux œuvres « cinématographiques », ayant été projetées en salles[10]. Netflix exploite ici une règle très précise de la production française, qui veut que pour qu’un film français puisse valoir comme film, et bénéficier ainsi de certains financements, ce film doit avoir été projeté au cinéma[11]. Est-ce là une nouvelle preuve de la désuétude du dispositif actuel ? Disons plutôt de sa raideur.

En effet il paraît vain aujourd’hui de vouloir remettre en cause la chronologie des médias dans son fondement même. Ce dispositif ayant été instauré pour protéger le cinéma de la concurrence, le supprimer alors que l’essor de la SVOD attise précisément la concurrence relèverait sans doute de l’inconscience. Néanmoins, comme nous le voyons, la question de sa réforme se pose aujourd’hui avec une acuité renouvelée. C’est d’ailleurs là un enjeu central. Car, à travers elle, en filigrane, c’est la question de la persistance de l’exception culturelle française qui est ainsi posée.

[1] Grégoire G. Notre cher cinéma, Du parlant à la télédiffusion L’Harmattan 2008

[2] Dejean, S., Pénard, T. & Suire, R. La gratuité est-elle une fatalité sur les marchés numériques ? Une étude sur le consentement à payer pour des offres de contenus audiovisuels sur internet. Economie & prévision, 2010

[3] Benhamou, F. V. Les politiques culturelles. Dans L’économie de la culture (pp. 87-112). Paris: La Découverte. 2017

[4] Jeannenney J.N. Une histoire des médias, des origines à nos jours, éd. « Points » Seuil, Paris, 2011

[5] Cette thèse et les statistiques qui l’appuient ensuite proviennent de Forest, C L’industrie du cinéma en France. De la pellicule au pixel, La Documentation française, 2013

[6] Service de vidéo à la demande (en ligne)

[7] Mairesse, F. & Rochelandet, F Chapitre 10 – Les industries culturelles : comparaisons sectorielles. Dans Economie des arts et de la culture (pp. 147-168). Paris: Armand Colin. 2015

[8] Dejean, S., Pénard, T. & Suire, R. (2010). La gratuité est-elle une fatalité sur les marchés numériques ? Une étude sur le consentement à payer pour des offres de contenus audiovisuels sur internet. Economie & prévision, 194,(3), 15-32.

[9] Bellon, A. La politique de concurrence au secours de l’exception culturelle: L’arrivée de Netflix en France depuis le ministère de la Culture. Gouvernement et action publique 2016

[10] Engel, L. “Netflix, une révolution ?”. Esprit, octobre 2014

[11] Forest, C L’industrie du cinéma en France. De la pellicule au pixel, La Documentation française, 2013