Par Benjamin Tainturier

 

Il est souvent acquis que le numérique représente menaces et opportunités pour la presse papier quotidienne. Avant de présenter, dans des articles ultérieurs, des projets novateurs dans le secteur de la presse, Tempo s’est penché sur cette question pour donner ici quelques repères et mieux estimer l’effet du numérique sur le plus ancien des médias.

 

Crise structurelle et crise conjoncturelle de la presse papier quotidienne

La presse quotidienne nationale traverse, depuis près de cinquante ans, une crise structurelle qui fait oublier combien la Belle Époque avait pu constituer un âge d’or, les quatre quotidiens principaux « à un sou » se partageant alors à Paris un lectorat s’élevant à près de 5 millions d’individus en 1914. Peu avant la Première Guerre mondiale, on tire en moyenne 244 exemplaires par tranche de 1000 habitants sur l’ensemble du territoire[1].

Donnat et Lévy[2], dans « Approche générationnelle des pratiques culturelles et médiatiques des français » mesurent l’important déclin de l’activité de lecture de la presse. Si « La part des Français lisant tous les jours ou presque un quotidien a régulièrement baissé au cours des trois dernières décennies, passant de 55 % en 1973 à 31 % seulement en 2003 », c’est essentiellement du fait d’un effet de génération. A partir des années 1950, on constate donc une baisse, générations après générations, de la quantité de lecteurs de la presse quotidienne, quantité qui reste fixe tout au long d’une génération : qui a lu lira.

A cette crise structurelle s’est ajoutée une crise plus conjoncturelle avec l’arrivée du numérique et d’Internet, innovations permettant la dématérialisation et le partage de l’information à moindre coût. Ainsi, les achats de titres de presse ne représentaient plus que 15% du budget culture et loisir des ménages en 2010, contre 30% en 1990 selon les deux études Xerfi de 1990 et de 2010[3]. En 2007, le plus vieux journal du monde, le quotidien suédois Post-och Inrikes Tidningar, né en 1645, a ainsi suspendu sa parution papier pour ne plus émettre du contenu que sur Internet[4].

 

Les avantages de la presse en ligne

On trouve dans un article de Cariou[5] la comptabilité suivante : il prend l’exemple du Figaro et estime le coût moyen de production d’un exemplaire à 1,42 euros. Les aides publiques à la presse évitent donc que le journal, dont chaque exemplaire ne s’écoule qu’au prix de 1,30 euros, ne périclite. Une structure industrielle très lourde est nécessaire, rappellent Le Floc et Sonnac[6], car il n’est pas véritablement envisageable pour un quotidien de ne pas maîtriser en interne ses impressions et ses presses[7].

Il devient simple, alors, de comprendre l’avantage décisif qu’il y a, pour les rédactions, à dématérialiser les supports de contenus informationnels et à rejoindre le net. Charon et Le Floc[8] estiment que le passage d’un journal au numérique réduit les coûts de 50 à 60%, avec un bémol néanmoins, puisque le coût de maintien sur le web est beaucoup plus élevé que le coût d’entrée, en raison des contraintes de référencement qu’imposent les moteurs de recherche.

 

Pourquoi le numérique menace la qualité des journaux papiers

Un autre apport d’Internet consiste en l’augmentation du volume des données échangées et en l’appropriation par de nouveaux acteurs, de la paternité de ces données. Le livre Une presse sans Gutenberg[9] développe précisément la thèse de la dépossession des journalistes de leur monopole sur la production de l’information, et de l’émergence de concurrents hors du milieu journalistique, qui prétendent eux-aussi bâtir l’opinion publique. Les anciens consommateurs d’information se font désormais distributeurs d’information voire producteurs et concepteurs d’information, capable d’écrire, de filmer et de distribuer des contenus à forte valeur ajoutée.

Il s’ensuit une pression concurrentielle maintes fois dénoncée[10] et délétère pour la qualité de l’information et de la presse. La circulation rapide d’informations et l’exigence maintenue du « scoop » placent les journalistes entre le marteau et l’enclume. Jeanneney conclut précisément son ouvrage sur ce point et sur la nécessité d’une presse de qualité pour la bonne santé démocratique d’un Etat, rappelant également la responsabilité d’Internet dans la production de rumeurs, d’informations fallacieuses, qui contaminent parfois la presse papier quotidienne nationale.

 


 

[1] Jeanneney, J.N., Une histoire des médias, des origines à nos jours, éd. « Points » Seuil, Paris, 1990

[2] Donnat, O. & Lévy, F. (2007). Approche générationnelle des pratiques culturelles et médiatiques. Culture prospective, 3,(3), 1-31.

[3] Mentionnées dans Sonnac N. et Gabszewicz  J. (2013), L’Industrie des médias à l’ère numérique, La Découverte, Paris, 3e  édition.

[4] Voir Jeanneney, J.N., Une histoire des médias, des origines à nos jours, éd. « Points » Seuil, Paris, 1990

[5] Cariou C. (2010), « Économies de la presse », Everydatalab, http:// 4e4m.typepad.com/files/presse_09.pdf

[6] Le Floch, P. & Sonnac, N. (2013). Économie de la presse à l’ère numérique. Paris: La Découverte

[7] C’est en Grande Bretagne que l’on a été les premiers à désengager les éditeurs de presse de l’activité d’impression, nous disent le Floch et Sonnac.

[8] Le Floch, P. & Charon, J. (2011). La presse en ligne. Paris: La Découverte.

[9] Fogel J-F et Patino B. Une presse sans Gutenberg (2005) Grasset

[10] http://www.lemonde.fr/idees/article/2007/05/21/il-faut-sauver-la-presse-de-qualite-par-jurgen-habermas_912817_3232.html