(Interview par Justine Girerd, membre de la promotion 2019 de la Chaire)

Après des projets avec La Fémis, Les Gobelins et l’association 1 000 Visages, Netflix s’associe à l’école de cinéma Kourtrajmé créée en 2018 par Ladj Ly (Les Misérables) pour favoriser la diversité et l’égalité des chances.
Ce partenariat prévoit notamment le financement de trois courts métrages réalisés par des groupes d’élèves sélectionnés par l’école ainsi que des ateliers d’écriture et autres masterclass.

Pour en savoir plus sur les enjeux d’un partenariat avec une entreprise comme Netflix et sur sa signification pour les étudiants, Tempo a rencontré Rébecca Girerd, élève des Gobelins en ERASMUS en classe internationale.

Le partenariat Netflix-Les Gobelins permet chaque année depuis 2019 à un diplômé des Gobelins “de travailler directement avec des experts de l’animation au Japon pour développer des productions animées originales de Netflix”. L’entreprise s’est aussi engagée à financer un cycle de quatre ans d’études aux Gobelins à plusieurs étudiants issus du continent africain. Qu’est-ce qu’un tel partenariat t’inspire en tant qu’étudiante ?

Je pense tout d’abord que Netflix a l’avantage de donner de la visibilité au travail des étudiants car c’est une entreprise stable avec des projets stables. Néanmoins, je n’avais jamais entendu parler de ce partenariat avant donc je me rends assez peu compte de son poids dans la motivation des élèves. En ce qui concerne la diversité, c’est un sujet clé pour les Gobelins, qui a déjà une classe de 30 internationaux avec des élèves qui viennent de partout, dont l’Afrique. Dans ce contexte, sachant que Les Gobelins ont déjà cette impulsion d’international, le partenariat est une belle opportunité parce qu’il rend possible des études prestigieuses pour des gens talentueux qui ne pourraient pas y avoir accès.

Quelles sont les perspectives créatives qui s’offrent à toi dans le contexte d’un tel partenariat ?

Je pense que cela dépend de ce que Netflix offre comme poste aux élèves choisis chaque année et des projets de chacun. Si tu es directeur d’une section artistique par exemple, c’est génial parce que tu peux avoir de la marge de création sans être simple exécutif sur un projet. Certains étudiants des Gobelins vont dans les grandes entreprises américaines de dessin-animé, comme Disney ou Pixar, et dans l’ensemble, le partenariat Netflix est une super opportunité pour les élèves qui ont ces ambitions pour leur carrière. Le risque avec Netflix, c’est que le contenu sur la plateforme est très contrôlé et que, par conséquent, on va vers une uniformisation des contenus. Aujourd’hui, pour les créations originales Netflix – en France en tout cas, c’est soit de la 3D, soit des séries animées 2D qui ressemblent aux Simpsons, à Rick et Morty, ou South Park… Même si on trouve certaines animations plus niches et expérimentales comme Midnight Gospel, elles sont minoritaires. C’est entre autre pour ça qu’une partie non négligeable des étudiants reste attachée aux créations françaises et plus locales.

Est-ce qu’on peut dire que certains étudiants sont contre le modèle de grande consommation du contenu et iraient jusqu’à refuser la diffusion de leur œuvre sur Netflix ?

Je dirais que, même si beaucoup d’étudiants travaillent dans le modèle « industriel » de création de film (travail à la chaine dans des studios bondés par des centaines d’animateurs), il y a de plus en plus d’étudiants, notamment aux Gobelins, qui recherchent une identité de réalisateur plutôt qu’une entreprise en particulier. Ils veulent sortir des sentiers battus pour se donner plus de liberté parce que, dans les gros studios, on a quand même beaucoup de contraintes artistiques et d’équipe. Et cette envie de liberté a du sens puisque les Gobelins sont spécialisés dans l’animation 2D, et non la 3D qui est omniprésente dans les gros studios. Dans ce contexte, il est normal que certains étudiants s’opposent au modèle Netflix qui a une ligne éditoriale précise.

Mais si on regarde l’envers de la médaille, pour revenir au partenariat, peut être que si Netflix donne plus carte blanche aux étudiants recrutés, c’est aussi une façon de se diversifier et de sortir des contenus plus mainstream. D’autant plus que l’animation a de l’avenir, surtout sur les plateformes. On l’a bien vu avec les Miyazaki, Family Guy etc.

Tu as parlé d’uniformisation de contenu, tu crois que diversifier les productions est plus difficile qu’avant ?

Je pense que y a toujours eu de la diversité, autant dans le contenu que dans les personnes qui le réalisent. La différence c’est que les gens ne consomment plus la même chose. Avant il y avait un vent de nouveauté et plus de choses différentes. Aujourd’hui, si tu ne t’intéresses pas, tu ne verras rien de différent parce que tu regardes ce qu’on te propose. Il n’y a rien qu’à voir les plus grandes entrées au cinéma : c’est les blockbusters américains. Et quand je dis ça, ça n’a rien à voir avec la qualité du contenu. C’est juste qu’il n’est pas « original ». Ça ne promeut pas la diversité. Quand tu fais un film ou un dessin animé qui sort des codes, tu fais peu d’argent parce que tu n’es pas sur de faire des entrées. Surtout pour l’animation qui souffre encore de la connotation « pour les enfants », alors que les séries d’animation, pour la plupart, ne le sont pas – elles ont la chance d’être disponibles sur Netflix d’ailleurs.

C’est la même chose avec la 3D. Aujourd’hui, toutes les grosses productions sont en 3D. Même dans les films il y a de la 3D. J’ai l’impression qu’à chaque fois qu’on a un obstacle, on le résout par la 3D ou les effets spéciaux. Cela réduit le champs des possibles au lieu de l’étendre : tu peux faire tout ce que tu veux avec des effets spéciaux et donc tu fais toujours la même chose. C’est pour ça que par exemple le stop motion est original (plus d’info sur chaine YouTube : La séance de Marty).

Quelle serait alors la solution pour promouvoir cette diversité ?

Je trouve que les partenariats que Netflix engage avec les écoles d’animation et réalisation est ultra positif parce que plus tu ouvres a des écoles différentes et variées, et plus tu as des idées différentes. Après, Netflix ne prend pas beaucoup de risques, dans le sens où il ne recrute, via ces partenariats, que des gens super qualifiés, formés dans des écoles de haut niveau. Ce serait audacieux de leur part d’aller chercher sur YouTube des gens ultra talentueux mais qui n’ont pas forcément de formation. Cela pourrait promouvoir une autre forme de diversité. Je crois qu’en tant qu’entreprise, c’est aussi leur rôle d’encourager la diversité à l’emploi et surtout s’ils veulent de la diversité dans leurs contenus. Parce qu’au fond, il n’y a pas plus riche qu’une diversité des créateurs.

Retrouvez le travail de Rébecca Girerd
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