(Interview par Louise Bouton, membre de la promotion 2017 de la Chaire)

Guy-Roger est un ancien ESSEC, compositeur de musique, producteur et réalisateur de films à Los Angeles, il a notamment sorti le court métrage Cassandra et le long métrage Virtual Revolution.
Une réussite atypique, comme on aime en voir à l’ESSEC…

 

Les études et le début de la vie professionnelle : des débuts hésitants

Guy-Roger intègre d’abord Sciences Po Strasbourg, avec comme idée de devenir ambassadeur, ou encore journaliste. Mais après un stage en ambassade et un travail étudiant au journal de l’école, il se rend compte qu’il ne pourrait pas travailler dans le public, et choisit donc d’intégrer une Business School – ça sera l’ESSEC.

A l’ESSEC, comme beaucoup il ne sait pas exactement vers quoi il souhaite de diriger mais se trouve un certain goût pour la finance- et part donc en coopération au Maroc en financement de projet. Aussi intéressant que cela puisse être, cela ne lui convient pas.
«Je n’avais pas envie de prendre la place de mon boss, ce qui n’est pas bon signe»

 

Le délic, où comment arrêter de se conformer aux règles tacites

« Au départ, je me suis imposé un frein moi-même vis-à-vis de l’ESSEC : quand tu rejoins l’ESSEC, tu rejoins une sorte de club, de famille, et tu n’as pas envie de t’en exclure avec des choix trop originaux»

Au cours d’un échange avec une amie de l’ESSEC, celle-ci lui explique avec aplomb qu’elle souhaite produire des émissions pour enfants – rien à voir donc avec le cursus classique de l’ESSEC ! « Ce fut une prise de conscience pour moi, finalement c’est elle qui avait raison, de suivre son instinct et ses envies ». Pour lui, son instinct, c’est de composer de la musique pour des films.

A partir de là, après une année comme consultant, le temps pour lui de mettre un peu de côté et d’appréhender le secteur du cinéma par de la lecture et la rencontre d’anciens, il se lance à son compte comme compositeur. « J’ai mangé des pâtes pendant 4 ans », ironise-t-il. Il est vrai que financièrement le début a pu être compliqué. Mais après un temps d’adaptation, il commence à devenir fournisseur de contenus pour des clients réguliers, compose pour de nombreux court et long métrages, documentaires, jeux-vidéos, et commence à mieux gagner sa vie.

 

Le départ à Los Angeles

Début 2010, « j’étais plutôt serein » m’explique Guy-Roger. 2009 avait été une très bonne année, et son carnet de commandes était complet pour le début de l’année, il avait notamment décroché un contrat avec Disney pour fournir la musique du jeux vidéo Pirates des Caraïbes Online. Et devait également composer la musique d’un jeu vidéo PC pour une société scandinave, et composer la bande originale d’une trilogie de documentaires destinés à Arte. Mais en 3 semaines, tout s’est effondré, les contrats s’annulant les uns après les autres.
Après 1 mois et demie d’attente, il était de temps de provoquer le destin – et de bluffer. « J’ai appelé Disney et je leur ai dit, « dans 2 mois je suis en voyages d’affaires à Los Angeles, est-ce que l’on peut se rencontrer ? » ».
Disney acceptant, Guy-Roger prend ses billets et commence à organiser d’autres rendez-vous en faisant appel à toutes ses connaissances – En arrivant là-bas, il avait 2 semaines bookées à 3 RDV par jour tous les jours.
« Il fallait que je sois là où tout se passe » m’explique-t-il – et de fait il s’est alors installé à Los Angeles.

 

Le nouveau départ dans l’industrie du film : des succès incontestables grâce à une détermination à toute épreuve

Très vite, il se fait repérer par une entreprise de production de musiques de trailers et commence à travailler avec eux régulièrement (il fournit ainsi des musiques pour des bandes annonces comme Transformers 3, Green Lantern, Prometheus). L’argent commence à rentrer. C’est le moment pour lui d’entamer sa phase 2 en tant que réalisateur.

Après avoir réalisé un premier court métrage en 2006, plusieurs films institutionnels à l’international (France, République Dominicaine, Kenya…), il était censé réaliser 4 court-métrages vers 2008, mais aucun ne s’était fait, aucun des producteurs n’aboutissant dans ses démarches. C’était alors que Guy-Roger s’était rendu compte que s’il voulait réaliser, il allait lui falloir devenir également producteur à son compte et ainsi maîtriser le lancement de ses films. A partir de ce moment, il cessa de toucher à une caméra et attendit d’avoir suffisamment d’argent pour se produire lui-même. Des années plus tard, en 2013, il peut désormais se produire, et sort son second court-métrage Cassandra. Contrairement à son premier court, où il avait fait un compromis entre ses envies et les attentes présumées des festivals, cette fois-ci il fait un film correspondant exactement à ses envies, sans concessions, se moquant des attentes des festivals. Et cela marche, puisque le film est sélectionné dans 105 festivals et reçoit 58 prix, faisant de ce film le court métrage le plus primé historiquement dans sa catégorie (médiéval fantastique).

Ce succès ne suffisant pas à rassurer des producteurs de produire son premier long, il décide de maintenir la même formule, et il produit et réalise Virtual Revolution : un énorme risque, qu’il prend en investissant tous ses fonds personnels et tout son temps dans le projet. Ce qui lui permet de convaincre d’autres investisseurs de le suivre dans cette aventure. A l’arrivée, un film extrêmement primé en festivals (52 prix), mais peinant encore à se rentabiliser, beaucoup de distributeurs ayant refusé de suivre un producteur inconnu du sérail, sur un film sans « cast » vraiment notable. Le film se distribue néanmoins à l’international, étant vendu un peu partout en Asie, Océanie, Europe et Amérique du Nord.

La démarche n’est cependant pas passée inaperçue, la profession se demandant, surtout en France et aux USA, comment un film avec une telle « production value » a pu se faire avec un budget aussi restreint. Les portes commencent enfin à s’ouvrir.

 

Et aujourd’hui ?

De retour du festival de Cannes, Guy-Roger s’engage déjà sur de nouveaux projets. D’un côté il commence à être contacté par différents producteurs, des deux côtés de l’Atlantique, afin de réaliser des films de commande. De l’autre, il continue de développer des projets personnels qu’il compte continuer de produire lui-même. Une série télévision ainsi que trois longs métrages sont ainsi en cours de financement.

Entre ces films personnels ou ceux de commande, quel sera le prochain à être réalisé? Ou peut-être qu’une nouvelle bande originale de film en tant que compositeur se glissera juste avant, Guy-Roger n’ayant jamais totalement abandonné son premier amour? Réponse probable d’ici quelques mois.

 

Ses conseils pour les étudiants ESSEC

« Ne raisonnez jamais « CV », faites ce que vous aimez »

Pourquoi ? Tout d’abord, car un CV n’a absolument pas la même valeur en fonction de ce que l’on souhaite faire par la suite. Faire du conseil a beaucoup moins d’intérêt si l’on souhaite se lancer dans la production artistique par exemple. Il suffit de lire les écrits des entrepreneurs les plus reconnus, de Elon Musk à Steve Jobs – ils n’ont jamais fait quelque chose « parce que ça fait bien ». Uniquement parce que l’idée même de le faire les excitait au plus haut point. Or, la compétence est directement liée au plaisir qu’on éprouve à travailler. Choisir un poste qui ne nous enthousiasme pas au plus haut point est le meilleur moyen de se retrouver moyennement compétent, et de faire une carrière moyenne.

« Embrassez l’échec, ce n’est pas l’inverse de la réussite mais le chemin pour y arriver »

En France, on souffre d’une vision extrêmement manichéenne, succès ou échec. En fait, il vous faut passer par 2, 3 ou 10 échecs pour finalement réussir. Une personne qui ne s’est jamais plantée ne fera jamais carrière. « Pour 4 ou 5 trailers réussis, je me suis planté sur 30 auparavant, mais ça, on ne le voit pas. On ne se souviendra que du nom des projets que j’ai obtenus, pas de ceux que j’ai ratés. Se souvient-on des dizaines de labels qui ont refusé les Beattles ? Se souvient-on des dizaines d’éditeurs qui ont refusé Harry Potter ? Steve Jobs est-il célèbre pour s’être fait virer de sa propre boite, ou pour avoir mené Apple à un tel niveau ? Elon Musk est-il célèbre pour le fait d’avoir perdu quasi toute sa fortune après l’ère Paypal, ou est-il célèbre pour Paypal, justement, et tout ce qu’il construit aujourd’hui ? ».

« N’ayez pas peur du networking »

Il faut arrêter de croire que le networking est immoral (perçu comme du piston). Là-dessus les USA sont bien plus en avance, car il est enseigné là-bas, et très peu en France. Personne ne manipule personne, car personne n’est dupe. Chacun crée des opportunités, et finit par choisir ceux avec qui il veut travailler. Le networking, c’est avant tout de l’humain. Rien d’immoral là-dedans ! Et un bon network contribuera à une grande carrière plus que n’importe quelle autre compétence, quel que soit le secteur d’activité.

En bref, si nous ne devions retenir qu’une seule phrase : arrêtez de vous censurer, faites ce que vous aimez et finalement, osez l’échec !