Par Benjamin Tainturier & Louis Ponsar

 

Pour le deuxième semestre de l’année 2018 sont attendus les résultats de la grande enquête Pratiques culturelles des Français à l’initiative du ministère de la Culture. Puisqu’aucune étude équivalente n’avait paru depuis 2008, l’édition 2017 devrait livrer de très précieuses conclusions sur les pratiques numériques des Français. Notamment, elle permettra sans doute de déterminer l’influence du numérique sur le temps de loisir consacré à des activités culturelles plus traditionnelles comme la lecture, les sorties au cinéma ou les visites de musées.

 

La répartition du temps récréatif moyen disponible est en effet un renseignement capital pour le secteur des médias, qui repose sur une économie de l’attention. Pour qu’ils lisent, voient des films ou jouent à des jeux vidéo, les consommateurs doivent avoir du temps libre et arbitrer entre ces différentes activités où le numérique prend une part croissante.

 

Le travail le plus important à ce jour qui traite de l’évolution des pratiques culturelles, l’article de Donnat et Lévy « Approche générationnelle des pratiques culturelles et médiatiques » prend très peu en compte l’impact que les technologies numériques ont eu sur la lecture de livres. Du reste, les auteurs remarquent, bien avant l’arrivée d’internet, un net recul dans la population des « gros lecteurs », qui lisent plus de 20 livres par an : à vingt ans, 32% des jeunes nés entre 1955 et 1964 lisaient plus de vingt livres par an, proportion qui tombe à 17% parmi les jeunes de vingt ans nés entre 1985 et 1994.  Cependant il n’est pas tout à fait certain que le numérique ait aggravé cette menace pour l’industrie du livre.

 

Dans l’attente des nouveaux résultats de cette enquête sur les Pratiques culturelles des Français, nous pouvons dès à présent nous demander quelles relations entretiennent le livre et ces nouvelles technologies du numérique.

 

L’ebook, remplaçant désigné du livre papier ?

 

Innovation modèle dans le domaine de l’édition, notamment depuis le lancement des supports Kindle par Amazon en 2008, l’ebook eut pour corollaire de nombreuses prophéties annonçant le crépuscule du livre papier. Plus pratique, plus moderne, moins lourd à transporter… Autant d’éléments qui semblaient en faire le successeur logique du papier. En France, pourtant, dix ans après le lancement de l’Amazon Kindle, on ne peut que constater la résistance du support traditionnel et l’infortune du livre numérique.

 

Les raisons de cet insuccès sont nombreuses et tiennent davantage aux caractéristiques du produit et du marché, plutôt qu’à un prétendu « esprit français d’attachement au papier », dont on se persuade surtout pour ressentir le frisson de l’exception culturelle française. Une des promesses initiales de l’ebook, celle de la concentration d’un maximum d’ouvrages en un minimum d’espace, n’a pas grande pertinence étant donné le temps important requis pour lire un livre. A quoi bon, dès lors, pouvoir consulter mille ouvrages sur un petit appareil ? Cette proposition de valeur particulière de l’ebook ne reposait pas sur un usage crédible du livre. Dès lors, l’investissement dans une liseuse apparaît moins intéressant.

 

Ce constat est néanmoins à nuancer, selon les pays. Si l’on considère les Etats-Unis, l’ebook y rencontre un plus grand succès, et ce notamment en raison du faible prix des œuvres. Le marché américain du livre ne connaît, en effet, pas de réglementation analogue à la Loi Lang en France : adoptée en 1981, cette loi pose l’obligation d’un prix unique du livre sur le territoire, limitant ainsi la concurrence sur le prix de vente entre les différents vendeurs. L’ebook n’échappe pas à cette mesure ; les livres numériques restent donc plutôt chers, tandis que les lecteurs américains sont en mesure de se procurer des œuvres best-seller pour la modique somme de 1$ sur liseuse : un avantage décisif qui explique la réussite de l’ebook outre-Atlantique. Pourtant, de là à dire que les livres téléchargés sur ebook sont effectivement lus, il n’y a qu’un pas, que nous nous garderons de franchir.

 

En ce qui concerne l’argument écologique défendu par les promoteurs du livre numérique, celui-ci est rendu caduque par la généralisation du livre recyclé : la production de liseuses consomme en effet bien plus de matériaux rares que la production de livres recyclés, l’empreinte carbone liée à la production de liseuses et la consommation d’eau propre demeurent très conséquentes afin de produire des Kindles et autres appareils capables de lire les ebooks.

 

Reste que les ebooks sont capables de se diffuser presque instantanément, tandis qu’il faut des librairies, des moyens de livraisons conséquents, des presses et des forêts pour bâtir une économie du livre.

 

La plateforme de livres numériques, une idée à abandonner pour autant ?

 

C’est sur ce dernier avantage du livre numérique que capitalise une entreprise comme Youscribe, plateforme de lecture à la demande par abonnement, qui envisage son modèle comme celui d’un « Netflix du livre ». Grâce à Youscribe, il devient plus simple de diffuser massivement des livres dans des endroits reculés du monde. Son pari se concentre surtout sur l’Afrique francophone, région où la pénétration des téléphones mobiles est plus forte que la diffusion de livres (et cette pénétration ne cesse d’augmenter) et où la plateforme peut ainsi jouer un rôle majeur en tant que diffuseur d’œuvres, notamment pour l’éducation. Sa bibliothèque, qui regroupe près de 450 000 œuvres, s’adresse en priorité aux professionnels comme les écoles ou les instituts qui payent le contenu qui les intéresse pour en donner ensuite l’accès aux étudiants. La francophonie devrait représenter 600 millions de personne d’ici 2015, ce qui représente un relai de croissance fort pour YouScribe, qui semble ouvrir une voie de développement possible pour le livre numérique, avec une réelle démarche sociale.

 

Le développement des plateformes de lecture, à la manière des plateformes de streaming musique ou vidéo, serait-elle donc l’évolution logique et préférable de la lecture ? Pas nécessairement. En effet, numériser la lecture, c’est prendre le risque de bouleverser l’écosystème, déjà peu rentable, de l’édition (ce qui menacerait en priorité le revenu déjà erratique des auteurs, qui perçoivent en général moins de 10% du prix de vente de l’ouvrage, auxquels s’ajoutent les prélèvements obligatoires…) ; mais également concurrencer les libraires, qui endossent un rôle crucial pour les éditeurs. En tant que curateurs de contenus écrits, ils permettent à des œuvres méconnues de trouver un public. Enfin, le manque de puissance financière du secteur de l’édition semble compromettre la mise en place d’un modèle stable et rentable sur le long terme.

 

Les solutions, pour l’édition, seraient peut-être donc à trouver dans une répartition des canaux de lecture selon les œuvres : renforcer le numérique pour les ouvrages éducatifs, miser sur les best-sellers pour tirer la croissance… et continuer de défendre le papier, afin de protéger, en fin de compte, une industrie dont les avantages digitaux demeurent peu évidents.

 

Et, puisque la proposition est belle, pourquoi ne pas conclure sur l’idée d’une défense du livre papier, l’un des derniers espaces encore vierge de toute numérisation, protégé des pixels et des rétro-éclairages ? Peut-être même que résiderait là le secret du pouvoir d’évasion de la littérature ?

 

 

https://www.consoglobe.com/livre-papier-vs-livre-numerique-lequel-est-le-plus-ecolo-cg/3

https://www.nouvelobs.com/economie/20171124.OBS7817/pourquoi-l-ebook-n-a-pas-encore-revolutionne-le-marche-du-livre.html

https://www.lesechos.fr/29/01/2018/lesechos.fr/0301211819417_youscribe-fait-du-mobile-une-bibliotheque.htm

https://www.tdg.ch/economie/youscribe-connecte-mobile-afrique-confins-livres/story/27767687