Par Oscar Bonnand

Un secteur mal connu mais en voie de démystification.

Dans un pays si fortement marqué par la culture littéraire que la France, où les institutions se veulent garantes d’un patrimoine riche, l’autoédition est encore peu connue et a priori peu développée. Cependant, on observe depuis quelques années de passionnantes évolutions de ce modèle qui laissent présager un nouvel avenir pour le livre.

Qu’est-ce que l’autoédition ? La question semble pertinente au vu de sa fréquente confusion avec l’édition à compte d’auteur. Celle-ci délègue les différentes étapes de la publication à une maison d’édition, aux frais de l’auteur alors que l’autoédition implique que seul ce dernier est aux commandes de la machine. Il peut être aidé ou conseillé par un acteur tiers, mais garde la main mise sur la gestion de son projet. Contrairement aux modèles traditionnels, l’artiste autopublié prend donc à sa charge toutes les étapes de sa création à sa publication : mise en page et la correction du manuscrit, le design de sa couverture, le choix du prix et sa communication, etc.

Depuis peu, cette option sort progressivement de l’ombre. Forte d’un écosystème vivace sur YouTube, où des producteurs de contenu se spécialisent dans cette question (voir les youtubeuses TataNexua, Christelle Lebailly ou Noémie Bourgois, ainsi que la chaîne de Librinova), l’autoédition s’impose de plus en plus comme une alternative viable à l’édition classique. Ces youtubeurs partagent leur expérience et contribuent à démystifier ce qui fut longtemps considéré comme une arnaque ou le refuge des « écrivains médiocres ». Car c’est bien là où le bât blesse : le secteur souffre d’un manque de visibilité et de clichés qui lui mènent la vie dure : « solution de facilité », « style épouvantable », « livres inachevés ou truffés de fautes », « règne de l’argent sur le talent », etc.

D’où provient cette réputation ? Une piste est à trouver dans l’amalgame qui rapproche autoédition et édition à compte d’auteur, formules différentes mais flirtant néanmoins dans un flou relatif. L’édition à compte d’auteur n’est bien évidemment pas problématique, pour peu qu’elle s’assume en tant que telle. Or, de nombreux écrivains sont tombés dans le piège d’éditeurs peu scrupuleux dissimulant leur modèle « à compte d’auteur » et promettant une diffusion sans frais jusqu’au dernier moment. Le subterfuge est aisé tant l’industrie du livre peut s’avérer opaque, et en particulier du côté de l’auteur : quand certains croient signer un contrat classique, ce n’est pas toujours le cas. L’édition à compte d’auteur a ainsi vu son image salie par certaines structures peu scrupuleuses. Et quand bien même l’autoédition est différente de ce dernier modèle, elle a écopé de sa réputation ambivalente.

Aujourd’hui, malgré ces freins, l’autoédition représente un réel marché, bénéficiant de nombreux partisans. Le media ActuaLitté, spécialisé dans les questions de littérature, indique ainsi que 11 500 titres autoédités ont fait l’objet d’un dépôt légal en 2015, contre 4000 en 2005. A titre de comparaison, le nombre de dépôts enregistrés par la société américaine R.R Bowker pour des titres autoédités a augmenté de 375 % entre 2010 et 2015, soit 727 000 titres disponibles en format papier ou numérique. Des chiffres sous-estimés et partiels, car certaines plateformes, comme KDP d’Amazon, n’exigent pas cette étape avant publication. Ainsi, on peut compter sur 30% de titres autoédités en plus pour 2014, non-déposés mais néanmoins mis sur le marché. Selon la BnF, en 2017, l’autoédition, l’impression à la demande et le compte d’auteur représentaient près de 20 % du dépôt légal des titres imprimés en France (1 livre sur 5), contre 10 % en 2010. Des chiffres rarement mis à jour pour l’autoédition seule, qui démontrent notamment une mutation des tendances éditoriales.

Une offre vaste et diverse décuplant le champ des possibles.

Aujourd’hui, une multitude d’acteurs proposent ce service, avec notamment Kindle Direct Publishing (KDP) d’Amazon et Librinova, aux côtés de tant d’autres. Cependant, ces entreprises ont toutes un fonctionnement très différent, et n’accompagnent l’écrivain que dans une mesure bien précise. Là où certaines offrent leur nom – image de marque – d’autres proposent leur expertise ainsi qu’un accompagnement dans la commercialisation des textes. En choisissant l’autoédition, l’écrivain s’oriente à travers un large panel d’offres, souvent déclinées en diverses formules, comme autant de boîtes à outils nécessaires au portage du projet.

 

Ces services, quoi qu’on puisse en penser, libèrent la création et les créateurs. On a longtemps considéré le livre comme un bien artistique prestigieux, qui fait en France l’objet de pas moins de 1500 prix littéraires. Ces prix donnent avant tout une visibilité accrue à des titres issus de l’édition classique, et des études (Statista) ont établi que leur rôle dans l’accélération des ventes était considérable. De même, les phénomènes de best-sellers attachent une part considérable du lectorat à des auteurs et à des maisons données, qui occupent alors une large part de la publicité. Le résultat peut être perçu, malgré les 45 000 nouveautés proposées chaque année en France, comme une concentration des lectures puisque les 5 titres les plus vendus représentent 1,2% du chiffre d’affaire du secteur. Pour les 1000 titres ayant le plus de succès, c’est presque 20% ! Cela illustre le fait que les maisons d’édition restent des partenaires privilégiés dans la diffusion d’un texte, capables d’identifier les tendances et attentes. Mais, dans un même temps, cette réalité économique peut décourager certains auteurs qui ont l’impression que leur travail n’est pas adapté à cette configuration alors qu’ils souhaitent toutefois le partager. Malgré les nombreux apports d’une maison édition, qui soutient à la fois la création artistique par un accompagnement du texte et sa mise sur le marché, des auteurs font le choix d’assurer cette démarche seuls ou aux côtés de spécialistes à leur compte.

Ainsi, les écrivains qui préfèrent travailler seul qu’avec un éditeur en ont désormais la possibilité. En effet, là où certains apprécient cette collaboration – gage d’un accompagnement expert et passionné, d’autres peuvent la redouter de peur de perdre du contrôle sur leur création, ou simplement par timidité. On peut par exemple songer au phénomène d’autocensure susceptible d’affecter d’apprentis écrivains. Selon un sondage France Culture de mai dernier, un Français sur dix aurait débuté ou avancé un manuscrit pendant le premier confinement. Combien de ceux-ci arriveront effectivement dans les boîtes des éditeurs ? L’idée que l’édition est pour « les gens excessivement talentueux » semble encore très répandue et peut bloquer des auteurs au moment du partage. Les attentes des lecteurs sont très diverses, et la plupart des textes peuvent trouver, même dans une petite proportion, leur audimat. L’autoédition permet par conséquent de dépasser, du moins en partie, cette autocensure, et de donner accès à des textes qui n’auraient pas osé se présenter. D’autres, partisans de styles et thématiques de niche, peuvent faire le choix de l’autoédition pour s’assurer une diffusion en dépit du faible nombre de maisons spécialisées dans ces genres. Citons à cet effet les productions poétiques, théâtrales, surréalistes, expérimentales (etc.), qui se battent pour le peu de places de l’édition classique, mais représentent le talent d’auteurs et la prédilection de lecteurs.

 

 

Des effets de complémentarité : l’élargissement de la chaîne de valeur.

Il existe de nombreuses synergies entre l’édition classique et l’autoédition. Ainsi de Librinova, dont l’une des missions est d’accompagner le livre autopublié vers sa reconnaissance par des éditeurs traditionnels. En effet, un ouvrage déjà publié par les soins de l’auteur via une plateforme tierce représente tout de même un potentiel de vente pour les plus gros acteurs ! Ces livres présentent un risque moindre pour une maison d’édition, qui dispose alors de critères d’évaluation plus précis et à l’épreuve du marché (ce que n’offrent pas les manuscrits reçus par voie postale et numérique). Par exemple, Wattpad est mis à l’honneur, offrant des indicateurs pour évaluer le potentiel succès d’une œuvre : nombre de votes (« likes »), de commentaires, formation d’une base de fans susceptible de la soutenir. Ces statistiques peuvent donner lieu à un bandeau promotionnel de nature à rendre l’œuvre plus attractive.

C’est pourquoi l’autoédition constitue un vivier toujours plus alléchant, ce qui pousse la sélection de manuscrits à s’affranchir des seuls envois postaux et numériques pour explorer, notamment, les blogs. N’oublions pas que le célébrissime roman de E.L James, Cinquante Nuances de Grey, a été repéré après son autoédition !  Arnaud Nourry, PDG du groupe Hachette, confiait ainsi au journal Le Monde en 2018 que « l’autoédition [n’était] pas une menace pour l’édition classique ».

De plus, et contrairement à ce que l’on a longtemps pu penser, l’autoédition – hormis pour une minorité de groupes – ne ferme pas les portes de l’édition traditionnelle, bien au contraire ! On observe d’ailleurs l’émergence d’une typologie d’écrivains rarissime jusque-là : les auteurs hybrides, alliant l’autoédition et l’édition classique en fonction de leurs projets. Les dynamiques sont complexes : beaucoup d’auteurs autoédités sont en quête de validation par des éditeurs traditionnels. A l’inverse, d’autres bifurquent vers l’autoédition pour gagner plus en autonomie et en droits d’auteur.

L’impératif d’une bonne gestion : une professionnalisation à part entière ?

Si certaines entreprises d’autoédition proposent une aide pour la plupart des démarches, ce n’est pas le cas de toutes. Les utilisateurs de KDP (Amazon), par exemple, sont livrés à eux-mêmes et doivent développer les compétences nécessaires à l’actionnement de leurs leviers commerciaux : notions de marketing, de design, d’analyse statistique. Quand bien même les outils de la plateforme facilitent la tâche de ses usagers, se former sur le tas reste nécessaire. Quid, par exemple, de la détermination du prix pour un ouvrage autoédité ? Ou de la communication visant à en faire la promotion (réseaux sociaux, évènements, gestion de communauté) ? A en croire nombre de youtubeurs dont l’autoédition est le métier, il s’agit d’une activité très exigeante et chronophage, de nature à déstabiliser plus d’un auteur. Quels modèles penser dans cette perspective : plateformes payantes à l’accompagnement plus exhaustif, vente de formations en ligne ou de cours intensifs ? De logiciels pour faciliter la gestion du projet ? Il ne faut pas oublier les professions du livre : agents littéraires, correcteurs et relecteurs, graphistes, illustrateurs, pour lesquels ce secteur représente un véritable débouché.

Un avenir plus divers pour le livre, mais moins lisible ?

Comment, dès lors, envisager l’avenir du livre augmenté par l’autoédition ? Ce marché renforcé se veut garant de l’émergence de nouvelles voix, et de la consolidation des 45 000 nouveautés offertes jusque-là par l’industrie du livre. Finis, a priori, les éternels bouquins à la trame répétitive et formatée. Chacun devrait pouvoir diffuser sa production littéraire et accéder à celle des autres, sans que le choix des maisons d’édition, parfois arbitraire (ou vécu comme tel par les auteurs) ne bride l’expression propre à chacun. Reste évidemment le souci de la qualité des textes, car en dépit de toutes les critiques que peuvent essuyer les éditeurs, leur connaissance du marché permet la sélection de livres adaptés à la consommation. Ceci, l’autoédition ne peut pour l’instant le garantir, et si certains groupes (Librinova notamment) opèrent une sélection quant aux manuscrits qu’ils accompagnent, beaucoup de plateformes ne sont pas si regardantes. En guise de résultat, il est possible de payer 10€ pour un roman bâclé et à peine corrigé, faisant parfois l’objet d’une publicité mensongère ou partielle. Un risque qu’il convient cependant de ne pas ériger en cliché tant le travail de la plupart de ces auteurs mérite l’admiration.

Pour rassurer le lecteur au moment de l’achat, plusieurs solutions paraissent indiquées. Va-t-on vers un système de validation des manuscrits en autopublication ? Si oui, sous quel modèle : comités de lecture bénévole, organisme public délivrant un label, groupes privés (maisons d’édition par exemple) offrant un service de relecture et de validation susceptible de rassurer les acheteurs ? Et quelles évolutions pour le repérage de nouveaux talents ? Peut-on envisager la naissance de groupes formant des écrivains pour les placer ensuite, ou, à l’inverse, un modèle pour lequel c’est l’éditeur qui viendrait à l’auteur sur la base de recommandations ?

Tant d’interrogations qui viennent s’ajouter aux nombreux enjeux soulevés par l’essor de cette industrie, véritable opportunité de libération des talents.

 

Par Oscar BONNAND

Remerciements à Noémie JORNET

 

 

Pour aller plus loin :

L’Express

https://www.lexpress.fr/culture/livre/les-vrais-comptes-du-compte-d-auteur_815613.html

https://www.lexpress.fr/culture/livre/l-autoedition-nouvel-eldorado-des-lettres_1765224.html

Les Echos

https://www.lesechos.fr/2016/05/lautoedition-nouveau-terrain-de-chasse-des-editeurs-229669

https://www.lesechos.fr/2018/09/tous-e-crivains-1020802