Par Suzanna Lorenz

Merci à Michel Gomez, Alain Sussfeld, Océane Jubert, Marie Demart et Anne Faucon pour avoir répondu à nos questions et à Cyrielle Jourdois pour son aide. 

Amazon Prime, Netflix, Canal Play, Filmo TV, Film Struck, OCS…. Ces plateformes de vidéo par abonnement font partie de la dizaine prises en compte dans le baromètre de mesure mensuelle SVOD, qui comptabilisait en mars 2,8 millions de spectateurs quotidiens, soit une hausse de 30% par rapport à l’an dernier. En comparaison, les salles obscures ont enregistré une moyenne de 590 000 spectateurs journaliers en mars dernier.

La salle de cinéma a t-elle du souci à se faire ?

Le problème, c’est le volume de bruit. Aujourd’hui, il est de plus en plus difficile d’être audible”, commente Michel Gomez, délégué général de la mission cinéma de la ville de Paris. “Il fut un temps où le cinéma était le seul loisir populaire”, ajoute-t-il. Depuis un pic mémorable à 420 millions de spectateurs en 1947, la salle s’est fait malmener : télévision dans les années cinquante, puis VHS, DVD… Désormais stabilisée autour de 210 millions d’entrées par an, elle est entrée dans une compétition accrue avec d’autres types de loisirs disponibles (la série télé, le jeu vidéo, la musique…). Le PDG de Netflix Reed Hastings l’expliquait en janvier dernier à ses actionnaires : “Nous sommes en compétition (et perdons beaucoup plus) face à ‘Fortnite’ plus que face à HBO”.

Le premier concurrent de la salle aujourd’hui n’est autre que Netflix, et ce jusque dans les festivals. Car Netflix produit et distribue des bons films et ne s’en cache pas : si Roma a déjà fait grand bruit avec un Lion d’Or à Venise et l’Oscar de la meilleure réalisation pour Alfonso Cuarón, la plateforme mise également sur la sortie prochaine de The Irishman, avec lequel Martin Scorsese, Robert de Niro et Al Pacino (rien que ça !) renouent avec le film de gangsters. Cette arrivée de Netflix dans les circuits de récompenses avec des films de qualité pose la question du paradoxe de la chronologie des médias, qui d’un côté prive les exploitants de bons films mais de l’autre permet de protéger les salles puisque les films qui y sortent ne sont pas disponibles sur d’autres canaux de diffusions avant plusieurs mois (pour les chaînes payantes) voire plusieurs années (pour la télévision gratuite et la SVOD).

The Irishman sur les marches du festival de Cannes ? Niet.

Les professionnels et notamment les acteurs du cinéma art et essai, défendent vaillamment leur bastion et se battent pour que Netflix n’ait pas accès au circuit traditionnel. “La profession est d’un conservatisme dément”, commente Michel Gomez. La SVOD cristallise les tensions et a fait parler d’elle jusqu’au festival de Cannes cette année, lorsque l’hôte de la cérémonie d’ouverture Edouard Baer s’est exclamé : “Sortir de chez soi, ce miracle là, plutôt que de rester là, à manger des pizzas en regardant Netflix !”
Steven Spielberg, de son côté, se plaint que Netflix, son rythme de production effréné et son offre pléthorique baissent la valeur symbolique du film, réduisant l’objet d’art à un bien de consommation. Mais la filière cinématographique française ne pratiquerait-elle pas la même politique ? De nos jours, 300 films sont produits chaque année en France, et 700 films sortent dans les salles. Les films, ou du moins ceux qui arrivent jusqu’à la salle, sont rapidement poussés vers la sortie aussitôt arrivés, pour laisser place aux suivants. Catherine Deneuve déclarait ainsi en avril dernier lors d’un interview au journal Le Monde : “Je trouve qu’on tourne trop de films en France aujourd’hui. […] Qui peut voir autant de films ? Ils apparaissent pour disparaître aussitôt.”

Le “fast cinema”

A l’image du secteur textile et de la fast fashion où les vêtements sont produits et remplacés au bout de deux semaines, nous entrons dans une ère du fast cinema. Cela a un impact sur la qualité des films et le comportement du spectateur.  “Il y a, en parallèle, moins d’exigence dans l’écriture. Beaucoup des films qui sortent en salle n’y ont pas forcément leur place.”, continue Catherine Deneuve.
Alain Sussfeld, le directeur général d’UGC, semble être du même avis :“Il y a une perte de curiosité de la part du spectateur, notamment due à l’abondance de l’offre et le manque de lisibilité. Les spectateurs ont de plus en plus tendance à considérer le cinéma comme distraction et de moins en moins comme un regard sur le monde et la société.

Le système de financement français a encouragé cette surproduction. “La protection de la profession et les obligations de financement par les chaînes de télévision françaises a encouragé une économie hyper nataliste”, explique Michel Gomez.

Une offre de plus en plus déconnectée de son public.

Une économie de rente qui ne produit plus des films, mais des téléfilms. Pour cette raison, les spectateurs se sont tournés vers les plateformes. La SVOD a séduit un public très jeune par son caractère pratique certes, mais aussi son offre différenciée qu’on ne trouvait pas en salles. 32% des consommateurs quotidiens ont entre 15 et 24 ans. On retrouve ainsi sur ces plateformes des films d’horreur, des teen movies ou des séries de science-fiction, des thématiques proches des enjeux contemporains (réseaux sociaux, féminisme, racisme ou sexualité) et même des catalogues de films venus de toute la planète (Corée, Inde, Iran…). Vincent Maraval, fondateur de la société de distribution Wild Bunch, décrit ainsi les mécanismes qui ont profité aux plateformes : “L’arrivée de Netflix sur le marché a été possible car il y avait un désert culturel et une impossibilité d’accès pour toute une population vers une certaine typologie de films […] En France, on a qualifié d’oeuvre de cinéma ce qui s’apparente globalement à des téléfilms, et on a abandonné l’idée de créer des oeuvres pour les 18-35 ans, qui sont plus des prototypes, des films de genre.

Ainsi donc, la SVOD a fait son nid. Et ce n’est qu’un début : cette année, Canal + Séries a été lancé, et d’autres plateformes devraient voir le jour, telles Disney+, AppleTV+, WarnerMedia, Salto…

“Qu’apportes-tu de plus au spectateur que je ne puis lui apporter ?”  

C’est ainsi que Netflix interpelle la salle, et c’est une bonne chose. Elle a de l’or entre les mains mais s’est trop reposée sur ses exclusivités et ses lauriers. Elle ne s’est pas adaptée à l’évolution de l’industrie et a oublié ce qui fait son identité et sa différence :  le grand écran, l’expérience collective et le charme d’un lieu, d’un événement. “Et pourtant ça existe la salle de cinéma, ce besoin d’être ensemble !” s’enthousiasmait Edouard Baer il y a quelques jours. Pour Alain Sussfeld, “le cinéma c’est la possibilité d’avoir une rupture avec le quotidien. Je ne suis pas du tout convaincu que les innovations qui tendent à accentuer les « émotions » du spectateur (siège qui bouge, jet d’eau) ou celles qui tendent à transformer la salle de cinéma en salon, favoriseront la pérennisation du cinéma. Je crois à l’avenir du rire ou de l’émotion en commun et donc à la salle de cinéma comme lieu de projection.

En voulant se faire une place dans la bataille pour capter l’attention de Monsieur tout le monde, beaucoup de réseaux de salles ont misé sur une proposition de catalogue. C’est l’histoire de l’apparition des multiplexes au tournant des années 2000, qui ont fait repartir la fréquentation à la hausse. Mais aujourd’hui, si la salle doit concurrencer la vidéo par abonnement, c’est en se différenciant, pas en répliquant cette même logique de catalogue. C’est pourtant la stratégie de long terme de gros réseaux comme UGC : rentabiliser des bassins géographiques en proposant des dizaines de films. “Nous augmentons le nombre d’écrans ce qui nous permet  de multiplier l’offre de films, de les conserver à l’affiche plus longtemps de diversifier la nature des films diffusés et ainsi de favoriser la fréquentation de clientèles d’âge et de sensibilité différentes. ” (Alain Sussfeld). Ce système, qui est bénéfique car il offre un choix et favorise la diversité du cinéma, semble cependant atteindre ses limites, car le spectateur se retrouve perdu dans la masse et parce que la même offre existera un jour ou l’autre sur les plateformes.

Ce que suggèrent des professionnels de plus en plus nombreux, c’est de véritablement repenser le modèle actuel de la salle de cinéma. “Beaucoup de salles indépendantes, même si je conçois leur point de vue et réalité économique, se complaisent dans un message haineux anti-Netflix, entre autres”, pense Océane Jubert, de Arthouse Films, distributeur de films indépendant (Asako I et II, Passion, Senses..). “C’est une réaction à vif, qui ne considère pas le long terme. Cela a pour effet de chasser l’envie des spectateurs qui, se sentant jugés et méprisés dans leur pratique digitale par lesdites salles indépendantes, s’en ostracisent consciemment. Notamment les jeunes, qui seront les spectateurs de demain, à condition de savoir les cueillir.”

Se réapproprier le digital, l’espace et la programmation.

“Le digital pourrait avoir un rôle à jouer dans cette reconfiguration”, continue Océane. “Mais les exploitants manquent parfois d’ouverture d’esprit sur ce sujet, souvent parce que cette réalité les dépasse. Peut-être aussi, parfois, parce que l’économie cinématographique française est fortement subventionnée… Pourtant, en Europe et même en France, il y a de nombreux exemples de salles qui intègrent les nouvelles pratiques de leur époque, pour faire de leur cinéma des lieux de vie à part entière, où le lien social se recrée.”

Aujourd’hui, de nombreuses salles tentent de se réapproprier le digital et de l’utiliser pour optimiser l’expérience et attirer à nouveau les jeunes en salle. C’est le cas de réseaux comme Pathé ou UGC, mais aussi de salles indépendantes.
Lancée en 2009 à Amsterdam aux Pays-Bas, Cineville est une carte illimitée pour les cinémas indépendants néerlandais alliée à un média en ligne chargé de la promotion des films art et essai. L’idée de Cineville a germé dans l’esprit d’un groupe de quatre étudiants, âgés de 21 à 23 ans, alors qu’ils travaillaient dans les cinémas Kriterion, des cinémas entièrement gérés par des étudiants. L’intuition des créateurs de Cineville s’est révélée payante puisque le succès a été considérable. Le rajeunissement du public a été incontestable, avec un âge moyen des 20 000 utilisateurs de la carte se situant entre 25 et 30 ans. La fréquence moyenne de la sortie en salle a doublé, générant 300 000 entrées supplémentaires par an.

En termes d’utilisation du digital, l’exemple du Fyrisbiografen, le cinéma le plus ancien de la ville suédoise d’Uppsala, est inspirant. Récompensé du prix à l’Innovation Europa Cinemas, il a pour stratégie d’améliorer l’expérience des spectateurs grâce aux données. Aidé par la société de conseil Cybercom, ils ont collecté plusieurs types de sources. Olle Agebro, le dirigeant de ce cinéma, explique son projet : “Des données du web nous ont aidé à améliorer notre système de réservation de billets en ligne; les suggestions émises lors des entretiens ont guidé notre programmation; les données recueillies sur la vente des billets ont déterminé notre marketing numérique.

Étant donné que notre public est susceptible de rester chez lui pour regarder des films, nous avons réalisé que nous devions trouver des moyens de rendre l’expérience de la salle supérieure à tout autre mode de visionnage d’un film. Nous pouvons proposer des expériences totalement uniques à notre cinéma. Nous invitons les réalisateurs à des débats le plus souvent possible et nous projetons des films qui ne peuvent être vus ailleurs.

Redonner la place aux spectateurs dans l’environnement de la salle.

Plus qu’une simple expérience de consommation d’images, il s’agit de créer une communauté autour d’un lieu. C’est ce qu’ont fait Mikael Arnal et Agnès Salson, en créant le cinéma éphèmère La Forêt Electrique à Toulouse. L’idée ? Se réapproprier l’espace urbain et s’inspirant des community cinemas en Angleterre, en investissant une friche et en proposant aux citoyens d’aider à la création du cinéma, qui a aussi été financé en partie par du crowdfunding. La programmation ? Des classiques, des films récents, une proposition originale que l’on ne peut voir nulle part ailleurs, et des rencontres. Recréer le social et redonner à la sortie cinéma sa valeur culturelle, tout en maintenant l’expérience esthétique unique du grand écran. Anne Faucon, co-fondatrice du réseau indépendant de cinémas Utopia, commente : “Le cinéma doit être pensé comme un espace d’échange et de réflexion. L’humain : c’est ce qui fait que nos cinémas ne désemplissent pas.

La salle créatrice.

Sur le long terme cependant, il semble qu’il faudra aussi repenser la place de la salle dans le financement de la production sur la chaîne cinématographique. Pour repenser l’importance qu’a aujourd’hui la télévision et le biais qu’elle engendre en termes de création, pour réintégrer les spectateurs dans le processus de production et proposer des oeuvres plus proches de leur public, mais aussi pour pérenniser le financement des films.

Aujourd’hui, l’exploitation est de loin l’activité la plus rentable du secteur. De 2005 à 2015, son taux de marge gagne 10 points, de 27 % à 37%, selon un rapport de l’Insee. Les salles se récrient face à Netflix et s’accrochent à leur exclusivité de 3 mois, mais leur réelle valeur ajoutée réside dans l’originalité de leur offre. Afin de réellement se différencier et de faire une proposition unique, la meilleure opportunité pour les salles aujourd’hui réside dans la production: des UGC Originals, Utopia Originals, etc. Si Amazon Prime produit du contenu, pourquoi pas la salle ? Elle est le lien entre un film, son distributeur, et le spectateur. Elle est la mieux à même d’offrir un film qui répond aux attentes du public, mais aussi de faire des choix plus audacieux, précisément parce qu’elle est capable de supporter le risque financier du fait de ses recettes annexes et de son capital (la salle de cinéma) qui lui apportent une sécurité supplémentaire.

Et ce n’est pas un privilège qui devrait être réservé aux réseaux, au contraire. Dans leur Tour d’Europe des Cinémas, Mikael Arnal et Agnès Salson prennent pour exemple plusieurs salles indépendantes aux propositions alternatives qui investissent dans la production et envisagent de faire du cinéma le lieu de la diffusion mais aussi de la production, de mettre la salle à profit pour favoriser les synergies artistiques entre les différents acteurs de la chaîne. C’est le cas du Zvezda Cinema à Belgrade (Serbie), du Deptford à Londres (Royaume-Uni), du Postmodernissimo à Pérouse ou du Il Kino à Rome. Bureaux transformés en salles de montage, production de web-séries ou de films indépendants… A travers cette envie de soutenir la création dès l’origine du projet, ils souhaitent affirmer leur volonté de connecter directement les spectateurs avec les créateurs.
Pourquoi les salles ne seraient-elles pas demain l’interface la plus pertinente sur le territoire pour repérer des talents ?”, proposent Mikael Arnal et Agnès Salson. Le bouleversement que l’on connaît aujourd’hui s’avère donc une opportunité pour la salle de repenser sa place dans l’univers du cinéma et de se rendre compte de son importance.

Alors, à quand les salles de cinéma Netflix ?

Oups, ils y ont déjà pensé.

Netflix est actuellement en négociation pour racheter un des plus vieux cinéma de Hollywood, le mythique Egyptian Theatre, et avait entamé des discussions avec la chaîne de cinéma américaine Landmark Theatres en avril avant de se rétracter. Affaire à suivre donc. En effet, Netflix sait bien qu’il ne pourra pas longtemps attirer des talents sans pouvoir leur promettre des sorties en salles, sur grand écran, comme il se doit pour un grand film.

Décidément, il faut que tout change pour que rien ne change…

 

SOURCES

Baromètre mensuel de la consommation SVOD de mars 2019, NPA Conseil/Harris Interactive

Fréquentation cinématographique : estimations du mois de mars 2019, CNC

La production cinématographique en 2018, Rapport du CNC mars 2019

Catherine Deneuve : « On tourne trop de films en France aujourd’hui », Le Monde, avril 2019

Repenser la salle de cinéma : entretien avec Mikael Arnal et Agnès Salson, La 7ème obsession n°19, novembre-décembre 2018

Des films pour les cinéphiles : entretien avec Vincent Maraval, La 7ème obsession n°19, novembre-décembre 2018

Cineville (Amsterdam), Tour d’Europe des cinémas, août 2016

Fyrisbiografen, Prix à l’Innovation Europas Cinemas 2018 : entretien avec Olle Agebro, septembre 2018

Les pratiques émergentes de l’exploitation cinématographique en Europe, Mikael Arnal et Agnès Salson, mars 2016

La projection cinématographique : une croissance tirée par les multiplexes, Insee Première, novembre 2017