(Interview par Louise Bouton, membre de la promotion 2017 de la Chaire)

Une belle réussite pour initier les jeunes des quartiers défavorisés aux métiers défavorisés – et un réservoir de talents qui a déjà fait ses preuves !

1000 Visages est une association qui vise à démocratiser les métiers du cinéma et les rendre accessibles à des jeunes de quartiers prioritaires et des zones rurales. L’association a récemment reçu le prix « La France s’Engage » des mains de François Hollande, et compte bien continuer sur sa lancée.
Alors qu’ils viennent de fêter leurs 10 ans, nous avons souhaité rencontrer Holta, la directrice, qui nous raconte son parcours et sa vision de 1000 Visages, aujourd’hui et demain.

Pourrais-tu nous expliquer ton parcours ? Comment es-tu arrivée chez 1000 Visages ?

Après des études de droits en Suisse, où j’avais crée une petite entreprise de traduction, je suis retournée dans les Balkans en Albanie, mon pays d’origine. Je voulais travailler dans l’art, et j’ai constaté qu’il n’y avait aucune galerie d’art financée par des fonds privés, plutôt des boutiques. Alors j’ai monté ce projet et développé d’abord une galerie d’art qui s’est transformée en un centre culturel que j’ai dirigé pendant 4 ans.
De retour en France, j’ai suivi un master droits & relations internationales à ASSAS, puis j’ai testé différentes choses : la multinationale, la PME, mais j’attendais toujours quelque chose qui me touche et me passionne. Après presque 4 ans je me suis dit « maintenant, j’ai besoin de retrouver mon ADN, soit j’entreprends à nouveau, soit je repars dans l’associatif ».
J’ai suivi une formation continue en management associatif à l’Ecole des Mines, puis dirigé une association qui accompagnait les jeunes dans le développement de leurs projets entrepreneuriaux en France et à l’étranger. Jusqu’au jour où j’ai reçu une alerte Linkedin : 1000 Visages cherchait une directrice. C’était trop beau pour être vrai : cela mixait le côté culturel et une ambition sociale forte, qui me tenait à cœur. J’ai rencontré la déléguée générale, puis la fondatrice et tout quitter pour prendre ce poste m’est appparu comme une évidence. J’ai quand même pris un peu de temps pour y réfléchir, mais en réalité 1000 Visages, plus qu’un choix réfléchi, c’est un truc tu y adhères, tu prends ton cœur et tu le laisses au milieu…

« 1000 Visages, c’est un truc tu y adhères, tu prends ton cœur et tu le laisses au milieu »

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Comment avez-vous géré l’exposition médiatique de 1000 visages suite au succès du film Divine ? Comment ne pas devenir un brin élitiste quand on commence à recevoir des centaines de demandes ?

Avant toutes choses, contrairement à ce que l’on voit dans la presse, il faut savoir que le succès n’est pas arrivé d’un coup. En 2012, un film de l’association avait déjà été sélectionné à Cannes. C’est un travail de longue haleine.
Après en ce qui concerne la sélection, effectivement nous recevons de plus en plus de demandes, mais c’est très positif. Nous sommes contents d’avoir des personnes de milieux différents. Nous pratiquons la gratuité pour nos membres. Il n’y a qu’une cotisation de 15 euros à payer pour s’inscrire. Après, si une personne a les moyens de payer une formation, nous ne refusons pas car elle contribue à offrir une formation à une personne qui ne pourrait pas payer.
Nous recevons également beaucoup de demandes entrantes de castings, car nous avons de beaux talents. Comme nous n’avons pas des ressources illimitées, nous commençons à demander une commission, à la manière d’une agence. C’est ce qui nous permettra de trouver de nouveaux talents demain. Cependant, il faut admettre qu’aujourd’hui le nom de 1000 Visages signifie vraiment quelque chose, c’est une marque, un gage de qualité et des valeurs : on n’accepte pas toutes les demandes non plus ! Il faut que les jeunes, en plus du talent, aient la passion du cinéma et comprennent le travail acharné que cela demande pour réussir.

« Aujourd’hui le nom de 1000 Visages signifie vraiment quelque chose, c’est une marque, un gage de qualité et des valeurs »

Sur le fonctionnement pur de l’association, pourrais-tu nous décrire vos grands axes et projets de développement, présents et futurs ?

1000 Visages a commencé avec le programme phare de Cinétalents, qui vise à former des jeunes aux métiers du cinéma. Au début, il s’agissait d’ateliers théoriques, suivis d’un tournage d’une dizaine de jours durant lequel les jeunes passaient sur les différents postes.
Aujourd’hui, Cinétalents est devenu une vraie méthode pédagogique, on réalise plusieurs court-métrages professionnels par an, qui sont souvent sélectionnés dans les plus grands festivals. Nous avons un jury de sélection pour les jeunes réalisateurs, ce qui nous permet de mixer les profils : ce qui compte, ce n’est pas le CV ou le réseau, c’est ce qu’ils nous présentent. Une jeune réalisatrice sélectionnée, qui n’avait aucune expérience en 2014, est arrivée avec un projet était génial ! Elle a été prise, l’expérience était super. Et son dernier film, en co-production avec 1000 Visages vient d’être sélectionné au festival de Gérardmer.
Dans les mois à venir, nous allons lancer « Cinétalents au féminin », afin de former plus de filles/femmes aux métiers techniques.
En plus de Cinétalents, nous avons aussi un programme de sensibilisation dans les écoles pour les plus jeunes. Nous organisons des ciné-débats avec des associations partenaires et des tournages avec les familles des jeunes afin de les intégrer au processus (ce dernier dispositif s’appelle Je Filme Mon Quartier).

Vous êtes de plus en plus reconnus dans le milieu du cinéma, Houda (fondatrice de 1000 Visages) a reçu la Caméra d’Or au Festival de Cannes… Et pourtant vous contestiez ce milieu, très centré autour du réseau et assez élitiste : est-ce que finalement, vous commencez à l’accepter ?

Je pense que 1000 Visages n’a jamais souhaité détruire le système existant ! Notre démarche est profondément optimiste : ce milieu à des failles, des défauts, mais tout n’est pas à jeter ! On veut le modeler, l’améliorer. Regardez la révolution française : j’adore la révolution française par certains côtés, mais si l’on compare à l’évolution progressiste qui s’est réalisée en Angleterre : est-ce que toutes les pertes engendrées par le combat frontal étaient nécessaires ? Ce sont des choix qui se font en fonction de l’ADN d’une structure, et visiblement 1000 Visages n’est pas une structure qui prône la guillotine, mais le dialogue. Aujourd’hui 1000 Visages a un réseau et une notoriété, alors d’une certaine façon oui on s’intègre au système, mais pour le rendre plus accessible, plus ouvert.

« Grâce à 1000 visages, je me suis mise à écrire mon propre court métrage. On n’y échappe pas, quand on fait partie de 1000 Visages, à un moment ou à un autre, on a envie de connaitre à fond ce que représente le fait d’aller au bout d’une expérience filmique. »

Comment perçois-tu le future de l’association ?

Nous venons de gagner le prix « La France s’engage », décerné par François Hollande, et cela nous a donné une marge de manœuvre pour la suite. C’est une marque de confiance aussi. Cependant, nous ne sommes qu’aux balbutiements, il y a 1000 choses à faire, les participants ont sans cesse de belles idées, nous voulons développer des annexes 1000 visages dans d’autres régions etc.
A long terme, nous souhaitons être le socle d’un éco-système plus large, une sorte d’incubateur de projets. Nous co-produisons déjà des films. En outre la déléguée générale Mathilde Le Ricque, a déjà crée une maison de production. J’élabore aussi un projet d’entreprenariat, mais c’est encore tôt pour en parler. Et dans quelques années, ces projets seront indépendants et autofinancés, mais ils resteront dans la famille 1000 Visages.

«Nous souhaitons être le socle d’un éco-système plus large, une sorte d’incubateur de projets »

Un projet qui nous inspire, des valeurs et surtout une vraie passion.
Amateurs de cinema ou juste cherchant à donner du temps à un beau projet, nous ne pouvons que vous encourager à les rencontrer, le travail ne manque pas et Holta saura toujours trouver un projet à votre mesure!

Contacter louise.bouton@essec.edu ou directement holta@1000visages.fr