(par Justine Girerd, élève de la Promotion 2019 de la Chaire)

Alors que la Covid oblige les écoles supérieures à fermer, pour occuper leur temps libre, les jeunes se tournent en masse vers le contenu audiovisuel et notamment cinématographique. Si la consommation de contenu était déjà amplement démocratisée, la création, elle, grâce à internet, a atteint son paroxysme pendant le confinement. En effet, la production de contenu, de plus en plus accessible à tous, n’a jamais été aussi concentrée sur les plateformes que pendant cette période.

Mais, alors que développer un regard esthétique et/ou critique sur le monde semble être à la portée de tous depuis l’essor d’internet, le cinéma ne garde-t-il pas un statut particulier ? Est-ce que tout le monde peut faire du cinéma ? Cet art est-il accessible à tous ?


Comment faire du cinéma ?

À la différence des formats « originaux » de toutes sortes qui se démocratisent sur internet, le cinéma reste un art très codifié, et qui demande une certaine expertise. En effet, la maîtrise technique est indispensable pour mettre en images la “vision” du cinéaste. Dans cette optique, les écoles de cinéma mettent un point d’honneur à former rigoureusement leurs étudiants, afin de leur donner les outils nécessaires à l’expression de leur créativité.

Mais la technique à elle seule ne suffit pas. Les talents se bousculent dans ce secteur hautement concurrentiel. Pour faire du cinéma, il est essentiel de faire les bonnes rencontres, de se faire repérer, afin de trouver un producteur, des financements, des acteurs, des monteurs, etc. Il est évident que les écoles de cinéma comme la Fémis, Louis Lumière ou l’3IS par exemple, sont des écoles qui capitalisent beaucoup sur le réseau pour insérer leurs étudiants dans ce secteur. Il y a donc un fort héritage qui se transmet au sein même de la profession et qui est voué à constituer le bagage des nouveaux créateurs.


Internet ou l’avènement du contenu par tous et pour tous ?

Pour autant, même sans technique ou réseau, la création de contenu au format «cinématographique» reste accessible à tous, notamment grâce à YouTube où se multiplient les fictions, documentaires et autres formats courts. C’est de cette manière que des jeunes créateurs autodidactes arrivent à se faire repérer sur internet, grâce aux contenus originaux qui ont conquis les internautes. D’ailleurs, on remarque de plus en plus de fusion entre le média de l’internet et les médias traditionnels ou les plateformes. C’est par exemple le cas de la série True Story, produite par Amazon Prime, qui met en scène des histoires insolites de célébrités présentées par les Top YouTubers de France. On peut penser aussi au documentaire Seb en Papouasie produit et diffusé par TF1, ou encore à l’émission Insomnie réalisée par le YouTuber Benjamin Nevert et produite par Francetvslash. Ces productions concernent néanmoins peu de créateurs ; seuls les plus talentueux, travailleurs, et chanceux réussissent à percer, se renouveler et à obtenir les moyens financiers, principalement grâce à la publicité, pour tenir sur la durée. Leur manière de créer est aussi sensiblement différente de celle du cinéaste, car ces créateurs ont une vision beaucoup plus business et centrée sur la course à l’abonné. Dans tous les cas, même si créer grâce à internet est accessible à tous, une forme d’illusion qui consiste à penser que tout le monde peut vivre de cet art persiste. Il semble alors que la clé pour percer dans ce milieu soit, à la fois une compréhension aiguë du business de l’audiovisuel, et un accès privilégié aux financements ainsi qu’aux producteurs.


Le cinéma, une profession qui choisit ses héritiers

C’est pour cela que les écoles de cinéma, et en particulier la Fémis dont est issue la quasi-totalité des réalisateurs français sans ancrage familial dans le secteur, tiennent à ce que leurs étudiants continuent à incarner une excellence propre à l’art du cinéma dans la création contenu. C’est donc la raison pour laquelle ces écoles perpétuent leur système de recrutement ultra sélectif, dans la mesure où il s’agit de propulser, via leur réseau et leur enseignement, les étudiants vers les producteurs et autres acteurs du secteur.

Dans le film documentaire Le Concours (2016), réalisé par Claire Simon¹, ancienne directrice du département réalisation de la Fémis, on voit que la sélection des étudiants de la Fémis n’est pas une science exacte. Si le talent et la vision des étudiants est évidemment l’élément décisif du concours, leur personnalité et leur provenance socioculturelle viennent s’y confronter ardemment lors des entretiens d’entrée face aux professionnels du secteur.

« Dans les délibérations, on perçoit que les jurés cherchent autre chose que le savoir (…), qu’ils évaluent principalement la personnalité du candidat, davantage que sa culture. Mais ils projettent aussi leur avenir sur les candidats, ils les choisissent et les aiment comme leurs représentants », constate Claire Simon.

On peut alors s’interroger sur l’importance donnée à la diversité des profils dans ce secteur où “la profession choisit ses héritiers”.

En effet, le cinéma, tel qu’il est pratiqué et enseigné dans ces écoles, est un art élitiste, nourri par un certain héritage socio-culturel dominant. S’il y a donc une forte reproduction sociale entre cinéphiles et professionnels du cinéma, il est clair que l’éducation a un rôle crucial dans l’avance culturelle permettant de rentrer dans le secteur, au même titre que le réseau ou une filiation peuvent donner un avantage non négligeable. Un biais s’immisce alors dans le système de sélection des écoles : comment obtenir une diversité des profils recrutés quand les critères valorisés lors du concours sont ceux forgés par l’habitus d’une seule et même classe d’individus ? Ce système donne-t-il vraiment accès à tous à la profession cinématographique, ou perpétue-t-il un système de reproduction sociale à la Bourdieu ?²


Quelle place pour la diversité dans le monde du cinéma ?

Ces écoles gardent néanmoins la diversité au centre de leur attention, car elle est essentielle, combinée à la qualité de l’enseignement, pour conserver une bonne image et une bonne réputation auprès des professionnels du secteurs, des futurs étudiants et surtout des partenaires financiers – La Fémis étant entièrement subventionnée par les entreprises, l’État et le Centre national du cinéma et de l’image animée, le CNC. Cette diversité est, par ailleurs, un moyen de gommer le libéralisme incarné par l’ascension privilégiée des « fils de » dans le secteur.

« [Pour bien faire, il faudrait] un noir, un rebeu, une asiate, des provinciaux et des pauvres » lance un juré devant la caméra de Claire Simon (Le Concours).

C’est aussi dans cette optique que la Fémis promeut surtout les films naturalistes, sociaux et intimistes, ce qui peut s’avérer normatif, mais qui a pour but de valoriser la technique cinématographique. C’est pour cette raison que, bien que la diversité des créateurs soit aussi celle qui permet la diversité des contenus, on voit bien dans Le Concours que la balance entre qualités académiques et personnalité des étudiants n’est pas toujours équilibrée et que cette sélection reste on ne plus subjective. À la fin du film, la photo de la nouvelle promotion est en est le témoin et seule une poignée des candidats atypiques suivis pendant le film ont été retenus.

De la même façon, les multiples partenariats engagés par Netflix avec les écoles de cinéma ont vocation à promouvoir la diversité ; cependant il est difficile de savoir, dans les faits, à quel point ces partenariats font une différence au niveau des contenus et des créateurs (Voir l’article – Netflix & les écoles de cinéma). En effet, comme pour les écoles de cinéma, les questions d’image et de financement restent au cœur de ces démarches, et la promotion de la diversité est un levier indispensable pour continuer à étendre l’empire Netflix – autant au niveau de l’acquisition de “pépites” françaises et autres contenus niches, qu’au niveau du recrutement de talents dans les sections “distribution” de ces écoles.

Finalement, si la diversité est devenue le fer de lance du secteur cinématographique, il semble que ce secteur soit encore fortement cloisonné dans une volonté de garder un certain standing pour ses créations. On peut alors se demander si le 7ème art ne va pas à contre-courant des évolutions de son temps et si, dans un souci d’élitisme et de conservation de son statut, il ne cherche pas à maintenir une différenciation avec les autres formes de création, notamment celles de l’internet. Il s’agit alors de répondre à la question éthique évoquée dans le film Un cœur en hiver de Claude Sautet quant à la démocratisation de l’art : Si l’art ne doit pas être trop élitiste, renforcer sa démocratisation ne revient-il pas à en baisser sa qualité ?


Merci à Ted Hardy-Carnac pour sa disponibilité et le partage de sa vision du secteur qui ont aidé à la rédaction de cet article.

Notes :
¹ Elle a obtenu les prix SACD de la Quinzaine des réalisateurs en 1997 pour Sinon oui, en 2006 pour Ça brûle et en 2008 pour Les Bureaux de Dieu. Elle est aussi promue Officière des Arts et des Lettres‎ en 2014. Enfin, Le Concours a obtenu en 2016 le Prix du meilleur documentaire cinéma à la Biennale de Venise.
² On se cantonne ici au secteur du cinéma, mais la réflexion peut être étendue de manière plus globale dans la mesure où, indépendamment du secteur, 99% des français finissent dans la même classe sociale que leurs parents.