(Contribution au forum d’Avignon par Emma Granier, membre de la promotion 2016 de la Chaire)

Quel est le point commun entre les Fatals Picards, le YouTubeur Usul et le Musée d’Orsay ? Ils ont créé une campagne de financement participatif en ligne au cours des derniers mois. Faire appel à son réseau pour financer ses créations et pallier ainsi à la diminution des subventions traditionnelles, publiques ou privées, est un modèle qui a le vent en poupe.

Même si certains artistes ont encore du mal à faire ce pas vers leur public, d’autres n’hésitent pas à créer un lien avec leurs fans et s’adressent directement à eux. « Nous avons l’ambition de sortir un huitième album studio en septembre prochain, écrivent les Fatals Picards sur la plateforme Ulule. Un album qui ne pourra pas se faire sans vous. Aussi, aujourd’hui, nous vous invitons à rejoindre notre équipe ! » Une invitation bien attrayante pour les fans qui ont ainsi l’opportunité de s’impliquer dans un projet qui leur tient à cœur. En contrepartie, les artistes offrent des titres en exclusivité, des séances de dédicaces, des places de concert, etc. Une sorte de campagne marketing prospective pour une œuvre qui est encore à créer.

Si cela marche pour les Fatals Picards ou pour le Musée d’Orsay c’est qu’ils possèdent d’ores-et-déjà une communauté de fans investis et actifs pour relayer leur message. Avoir un réseau est donc une condition nécessaire mais pas suffisante au succès d’une campagne dont le but est de toucher le grand public, le crowd de la désignation anglophone, crowdfunding. Mais alors, comment se fait-on financer par les foules quand on n’a pas le réseau de ces rockeurs français ou des musées parisiens ?

Comme l’explique Mathieu Maire Du Poset, Directeur Général Adjoint d’Ulule, la plateforme va fonctionner comme un réceptacle, une caisse de résonance. C’est ensuite aux créateurs, auxmakers, de relayer leur campagne pour qu’elle atteigne trois niveaux de diffusion : les proches, le réseau de ces proches et enfin le grand public. Les réseaux sociaux jouent un rôle clé dans le passage d’un niveau à l’autre en donnant facilement de la visibilité aux projets. Ultime étape de ces vases communicants, l’accès à la foule garantit le succès de la campagne. L’effet boule de neige permet à certains projets d’exploser les jauges et de recevoir plus de 500% du budget initialement attendu.

Idéalement, le financement participatif permettrait aux artistes de se dégager des contraintes traditionnelles des prêts bancaires et des annonceurs. Aujourd’hui, il constitue encore un apport financier complémentaire et très rares sont les artistes dont la seule source de rémunération est issue de l’économie collaborative.

Le YouTubeur Usul fait partie de ces oiseaux aussi rares que chanceux. En optant pour la plateforme Tipeee, Usul a choisi un modèle un peu différent. Le business model de Tipeee est basé sur la rétribution directe ou pourboire (tip). Le réseau ne vient plus subventionner un projet à venir mais une œuvre déjà réalisée et accessible. Ainsi, le public d’Usul rémunère la série Nos Chers Contemporains avec des pourboires ponctuels ou récurrents.

Tipeee a généré 700 000€ de dons depuis sa création en décembre 2013 et 67% de ces dons sont récurrents. Créant la possibilité de rémunérer mensuellement les artistes pour des contenus déjà accessibles en ligne, Tipeee change la donne. La proportion de dons réguliers traduit un désir d’implication du public dans sa consommation de produits culturels.

Loin des systèmes de rémunération classiques où la répartition des revenus entre les différents ayants-droits est souvent obscure, l’économie collaborative permet d’établir un lien direct et transparent entre l’artiste et son public. Et la beauté du geste, c’est que la participation aux projets n’est pas seulement financière, elle devient très vite émotionnelle. Il y a une certaine fierté à passer devant l’Atelier du peintre de Courbet au Musée d’Orsay lorsqu’on a financé sa restauration. Le public se fait acteur du devenir de l’œuvre.

A propos d’Emma Granier
Diplômée d’un Master en Médiation culturelle à la Sorbonne Nouvelle, Emma est actuellement en Master à l’ESSEC et membre de la Chaire Média et Digital. Elle a travaillé sur les liens qu’entretient la musique avec les contenus audiovisuels : cinéma et jeux vidéo. Après avoir collaboré avec le Festival de Radio France à Montpellier, la Cité de la Musique et l’Alliance Française, elle s’intéresse désormais aux nouveaux moyens de financement et de développement des entreprises culturelles.