Par Tom Didier

 

L’arrivée d’internet et du haut débit, permettant de regarder des vidéos facilement sur internet ainsi que l’arrivée de Netflix en France en septembre 2014 et des offres de SVOD en général, ont mis à mal le modèle économique de Canal+ (déjà perturbé par l’arrivée de BeIn Sport en France) : le groupe, qui comptait 6,4 millions d’abonnés fin 2008, n’en compte plus que 4,9 dix ans plus tard. Mais sa réponse ne s’est pas faite attendre : dans un premier temps avec le lancement de Canal Play, un service SVOD sur le même modèle que Netflix, puis aujourd’hui avec le renforcement de MyCanal, la plateforme digitale permettant aux abonnés Canal+ de voir et revoir les programmes des chaînes de leur abonnement, plus chère et plus complète. Si l’échec de la première mesure est manifeste, la deuxième permettra-elle à Canal+ de lutter (presque) à armes égales avec Netflix ?

 

L’ECHEC DE CANAL PLAY FACE A NETLIX

Si on voit mal aujourd’hui qui pourrait faire le poids face à Netflix en France parmi les services SVOD existant, cela n’a pas toujours été le cas : en 2015, un an après son lancement, Netflix peinait à s’imposer comme service SVOD de référence, gagnant bien peu d’abonnés, et devant faire face à la concurrence de Canal Play, à l’époque fer de lance de Canal+ dans la bataille du streaming. Fin 2015, Netflix ne comptait ainsi que 900 000 abonnés en France d’après le bureau d’étude NPA Conseil (bien peu en comparaison des 21 millions d’abonnés européens de Netflix à cette époque), contre 700 000 pour Canal Play. Comment expliquer alors que trois ans plus tard, Canal Play soit presque fermé (et plus disponible en stand alone), alors que Netflix compte désormais 3,5 millions d’abonnés en France ?

La puissance du catalogue Netflix serait un élément de réponse : dès 2015, Netflix proposait 11 600 programmes, contre 9 136 pour Canal Play, avec nombre de séries originales et d’exclusivités récentes. Aujourd’hui, en plus de présenter des séries originales régulièrement, Netflix diffuse des films avec de plus en plus gros budgets directement sur sa plateforme (récemment Okja présenté à Cannes, puis Bright, avec Will Smith, à 90 millions de dollars de budget), des documentaires et des spectacles (à raison de deux programmes par jour !). Il est alors difficile pour Canal Play, qui diffuse principalement des films français plus anciens (et pas forcément les meilleurs parmi le très riche catalogue Studiocanal) et sans production originale récente, de rivaliser face à Netflix, avec sa puissance financière (8 milliards dollars investis dans les contenus en 2018, dont un quart dans les contenus originaux) et son algorithme lui permettant d’investir dans les séries et les films à l’audience (presque) assurée.

 

TYPOLOGIE D’ACTEURS

Cependant, quand on parle de « Canal+ vs Netflix », encore faut-il préciser qu’on désigne deux acteurs différents, et que, surtout en France, leur concurrence est biaisée. Canal+ est ainsi un groupe de télévision payante qui est soumis à des obligations d’investissement dans le cinéma français et européen, à raison de 12,5% de son chiffre d’affaires par an, là où Netflix, qui n’est qu’un service SVOD, n’a aucune obligation de ce genre. Mais grâce à ce statut, Canal+ dispose de la troisième fenêtre de diffusion des films, à savoir 6 mois après leur sortie en salle (la chronologie des médias française réserve une fenêtre d’exclusivité de 3 mois pour les films en salle, puis 3 mois pour les DVD/la VOD, puis 6 mois pour la télévision payante), là où Netflix ne peut diffuser des films sortis en salle en France que 3 ans après leur sortie.

 

MYCANAL ET LA DIVERSIFICATION DE LA DISTRIBUTION

Dès lors, on comprend qu’il est difficile pour Canal Play (qui se trouvait dans la fenêtre de diffusion de Netflix) de diffuser des films Studiocanal récents sur sa plateforme, mais qu’il est en revanche bien plus avantageux pour Canal+ de mettre en avant MyCanal, plateforme de diffusion et rediffusion des chaînes du groupe, réservée aux abonnés Canal+ (et désormais disponible seul pour 19,90€/mois), comme la nouvelle réponse à Netflix. Canal+ peut diffuser ses productions originales (séries et films), des films sortis il y a seulement 6 mois et le sport dont il a les droits, compensant son prix élevé par un catalogue plus riche. En plus de ce changement d’orientation dans sa stratégie digitale, le groupe a mis fin à la distribution unique par le décodeur, qui lui permettait de contrôler directement sa diffusion et sa relation au consommateur. Désormais, Canal+ propose des bouquets à travers Orange, Bouygues, et Free, et l’application MyCanal est disponible sur l’Apple TV, adoptant sur ce point une stratégie similaire à celle de Netflix.

Faire de la SVOD de façon détournée et diversifier la distribution des chaînes seraient-elles les solutions pour sortir Canal+ de sa léthargie et lui permettre de se battre enfin à armes égales avec Netflix ? Les chiffres 2017 laissent l’espérer, puisque le groupe n’a perdu « que » 115 000 abonnés (300 000 abonnés directs contrebalancés par les nouveaux abonnés à travers les opérateurs télécoms et surtout 5 millions d’utilisateurs actifs de MyCanal par mois) contre 492 000 en 2016, mais ces résultats restent préoccupants face au succès fulgurant de Netflix en France (qui gagne en ce moment 100 000 abonnés par mois, atteignant 3,5 millions d’abonnés au premier trimestre 2018) et face, également, au risque de perdre les droits de la Ligue 1, compétition phare du sport sur Canal+ (Mediapro, fonds d’acquisition et de revente de droits, a gagné l’appel d’offres en mai dernier pour la plupart des packs de diffusion de la Ligue 1 en France).