Par Louise Carrier et Tom Didier

 

Le festival de Cannes est l’un des rendez-vous annuels du septième art les plus attendus au monde. Mêlant, durant deux semaines, des sélections artistiques audacieuses (la sélection officielle, mais aussi les sélections parallèles de la Quinzaine des Réalisateurs, la Semaine de la Critique et l’ACID) à des festivités au glamour assumé, il représente encore aujourd’hui une vitrine inespérée pour les films d’auteur français et internationaux. La salle de cinéma y est restée un lieu de spectacle, où l’on applaudit au début, comme à la fin, pour remercier le travail des artistes et comme pour rappeler qu’on est confronté à une œuvre vivante, presque une performance – que l’on sera pourtant un jour en mesure de regarder sur la télévision de notre salon. Loin de la VOD familiale, le festival permet donc la resacralisation et la valorisation artistique d’un cinéma qui devient, du fait de la multiplication des supports et des contenus, de plus en plus un objet commun de consommation au sein du magma audiovisuel (Youtube, Facebook, TV, etc.) dans lequel on est quotidiennement plongé.

 

Cannes ou la valorisation du spectacle cinématographique

On pourrait se demander ce qui fait encore l’actualité d’un acteur aussi traditionnel qu’un festival fêtant cette année sa 71ème édition. Il suffit d’imaginer les transformations qu’a connu le secteur audiovisuel ces dix dernières années pour s’imaginer qu’une telle institution devrait appartenir au passé. Les supports, de plus en plus variés et polyvalents, ont modifié les modes de consommation : avec l’arrivée de Netflix sur le marché, il n’est parfois nul besoin de se rendre au cinéma pour consommer le premier un contenu exclusif. On peut tout à fait regarder un film sur son smartphone, et se passer du grand écran pour une consommation plus ponctuelle. Quant à la VOD, elle permet, au grand dam des chaines linéaires, au consommateur de devenir acteur de son choix de contenus comme de son moment de consommation.  Et pourtant… les salles de cinéma ne désemplissent pas. La fréquentation des salles de cinéma en France demeure la plus élevée d’Europe et reste à peu près constante (+3,6% en 2016, -1,8% en 2017) : on prend encore le temps de passer une soirée dans une salle obscure, pour le bonheur de voir un film dans des conditions exceptionnelles. Et il semble évident qu’à travers ses paillettes, son étiquette et son élégance, Cannes, en tant que premier festival de cinéma et marché du film, soit le garant de ce bonheur. A ce propos, il est intéressant de constater que Netflix a envoyé près de 28 acheteurs sur le marché du film (où les distributeurs achètent des droits de films auprès des producteurs pour les distribuer dans les salles de cinéma d’une zone géographique donnée). Il ne faudrait pas oublier, en effet, que la célèbre plateforme a commencé par financer, et finance encore majoritairement des films d’auteur. C’est là toute la raison d’être du festival, et les nouvelles plateformes digitales peuvent difficilement s’en passer : Cannes crée un univers au sein duquel un art s’enrichit en même temps qu’un système économique vit et se développe.

 

Cannes, entre prestige et remise en question

Dans le fond comme dans la forme, le festival a longtemps été critiqué. Sur le fond, la sélection privilégierait trop les « habitués » (réalisateurs étant sûrs de voir leur film à Cannes, quelle qu’en soit la qualité) et un cinéma classique, sans grande prise de risque, et « à sujets » (les films sur la faim dans le monde, sur la guerre, ou les sujets sociétaux passant souvent devant les films proposant des initiatives artistiques plus ambitieuses). C’est à cette critique que Thierry Frémeaux a tenté de répondre cette année, procédant à un « renouvellement » des réalisateurs. Ainsi, Jacques Audiard ou Paolo Sorrentino, grands favoris des précédentes éditions ont laissé leur place à de jeunes réalisateurs dans la compétition (et parfois même à des premiers films, à l’image d’Abu Bakr Shawky et son Yomeddine), même si on n’échappe encore pas aux films « à sujets » qui semblent n’être là que pour ça (Les Filles du Soleil d’Eva Husson, descendu par les critiques, ou encore Capharnaüm, de Nadine Labaki). Sur la forme, c’était l’image d’un festival replié sur lui-même, vitrine glamour des grandes marques de luxe, et trop éloigné de la cinéphilie, qui était déplorée. Là encore, l’initiative 3 jours à Cannes, permettant à de jeunes cinéphiles de candidater pour obtenir une accréditation valable pour les 3 derniers jours du festival (1500 accréditations ont été accordées de cette façon cette année) et l’amusante interdiction des selfies sur le tapis rouge, sont de (timides) mesures visant à ouvrir le festival et à y favoriser la cinéphilie.

Par ailleurs, le scandale Weinstein, qui a mis le doigt sur les pratiques hélas bien trop courantes (les révélations qui ont suivies l’ont démontré) d’un monde du cinéma sclérosé et malsain, et a bouleversé tout particulièrement le cinéma indépendant (Weinstein et ses sociétés Miramax puis The Weinstein Company produisaient des films d’auteurs en dehors du système des Majors), a largement entaché l’image du festival. C’est que Weinstein était un habitué, ses films y ayant été primés régulièrement : Sexe, Mensonge et Vidéo, Pulp Fiction ou La Leçon de Piano y avaient eu la Palme d’or, pour ne citer qu’eux. La réponse a, ici, été symbolique : Cate Blanchett, de longue date engagée pour les droits des femmes, a été désignée Présidente du jury dans le mois suivant les révélations, et une montée des marches de 82 femmes de cinéma a été organisée à l’occasion de la présentation du film d’Eva Husson, Les Filles du Soleil. Ces mesures, ainsi que la sélection officielle et la cérémonie de clôture, montrent que le festival tient à défendre des causes parfois peu entendues du grand public.

 

Les festivals, bastions du film d’auteur

L’économie du cinéma, et notamment aux Etats-Unis, voit l’éclosion de blockbusters à gros budgets, exploités sous forme de licence (Star Wars n’étant qu’un exemple parmi tant d’autres : Avengers, Pirates de Caraïbes, Harry Potter…). Cette économie repose non seulement sur la vente de tickets en salle, ou la vente du contenu sur les chaines et les plateformes, mais aussi, pour une large part, sur les produits dérivés. A l’opposé de ce type de contenu – qui fait l’écrasante majorité des sorties en salle -, les films sélectionnés par l’organisation du festival de Cannes (qu’on pourrait remplacer par Berlin, Venise, Toronto, Sundance, Locarno, etc.) représentent toutes les nationalités, et sont sélectionnés sur des critères artistiques, qui ne recoupent pas nécessairement de futures performances financières. Films de cinéma, non pas de divertissement, comme en proposent principalement les Majors, ils sont, dans le meilleur des cas, des recherches esthétiques ancrées dans les problématiques économiques, sociales et politiques de notre époque. Dans ce cadre, les festivals et leurs sélections parallèles ont pour vocation de guider les spectateurs, de les pousser non pas vers ce qu’ils aiment, mais dans leurs retranchements. A l’heure où la VOD n’a jamais été aussi florissante, où le consommateur apprécie se faire l’acteur de ses propres visionnages et choisir lui-même la consommation de films qu’il désire, les festivals jouent la carte du contre-courant et font le tri pour nous. Ils se posent en bastion du cinéma d’auteur, permettant aux films d’être mieux distribués (voire distribués, tout simplement) grâce aux marchés du film (Cannes et Berlin sont les plus importants) mais parfois même aussi dans les sélections : par exemple, l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Distribution) sélectionne chaque année des films (souvent des premiers films) de jeunes réalisateurs n’ayant pas encore de distributeur, pour leur permettre d’en trouver un à Cannes.